Cette trajectoire semble curieuse mais elle est moins exotique qu'il n'y paraît.
Quelqu'un de très avisé m'avait dit il y a 20 ans, « Ne racontez pas que vous êtes réalisateur, les gens ne comprennent pas, ils s'imaginent des choses. Dites que vous êtes carreleur... ». J'ai pris le conseil au sérieux jusqu'au jour où j'ai du poser du carrelage et me suis rendu à l'évidence, les doigts pleins de colle, que ce que j'avais imaginé du métier de carreleur était faux.
L'imaginaire est un piège potentiel, dans tous les cas de figure.
Et c'est une des raisons qui m'amène à tenter d'en sortir au travers de ces mots.
L'audiovisuel est une industrie sans usines, qui emploie en France 260 000 personnes et génère 32 milliards d'euros de revenus - soit davantage que l'industrie automobile.
Singulière dans la diversité de ses métiers, elle est composée de filières (production, finance, Droit, prestation technique, diffusion, construction, artistique…) qui sont en porosité les unes avec les autres et offrent un potentiel d'expériences professionnelles multiples.
Diplômé en gestion de projets audiovisuels, je suis rapidement, et un peu par hasard, devenu réalisateur. Avec un succès que je n'attendais pas.
J'ai également exercé des fonctions purement commerciales, techniques et financières. Parfois simultanément, d'autres fois exclusivement.
J'ai par ailleurs cofondé et dirigé des sociétés.
Si l'imaginaire devait amener à me voir comme un saltimbanque, la réalité de la production de contenu TV pour des clients est une activité à enjeux et contraintes extrêmement forts qui n'a pas grand chose à voir avec le jonglage de rue ou un spectacle de kermesse.
Steven Spielberg dit lui-même à propos du métier :
« … c'est le business le plus dur du monde. Le public en rêve, croit que c'est plein de glamour. S'ils y passaient rien qu'une fois, ils n'y reviendraient jamais, je le jure... »
Je n'ai jamais été réalisateur sur de la création artistique personnelle mais uniquement dans le cadre de commandes pour des clients dirigeants de secteurs très divers, sur de la Pub ou du magazine TV.
En tant que fournisseur, j'ai adoré les étapes de découverte de leurs entreprises, leurs usines, leurs problématiques, leurs personnalités, leurs produits, de ce qu'ils voulaient faire passer à leurs clients. Comprendre finement leurs besoins, leurs goûts, trouver des solutions et mettre parfois en valeur ce qu'ils ne voyaient pas de leur propre entreprise aura été ma passion.
J'ai rapidement compris que cette étape d'observation et de diagnostic de préproduction était ma garantie de ne jamais rater l'objectif.
Pour autant mes commanditaires n'ont jamais rien imaginé des innombrables choix et des risques que je prenais pour arriver à un résultat qui les satisfasse. J'y parvenais souvent au-delà de leurs attentes, au point qu'un jour l'un d'entre eux verse une larme en me remerciant chaudement pour ce que j'avais réalisé tant l'enjeu et la pression étaient importants pour lui et son entreprise. J'avais fait mieux que ce qu'il avait imaginé.
Je ne manquais tellement jamais l'objectif que les clients venaient à moi sans que j'ai besoin de démarcher. En plus de mes compétences métier acquises, j'avais une recette infaillible.
Mais je n'avais pas encore pris conscience d'où elle me venait : je n'avais pas été formé à être réalisateur et n'en avais même pas l'ambition.
Toutefois, mon intérêt et mon plaisir se sont taris à mesure que les clients, de plus en plus équipés eux-mêmes de caméras HD et d'applis de montage vidéo, ont commencé à croire qu'ils comprenaient ce que je faisais au point de me conseiller sur ma propre recette éprouvée - quitte à mettre en péril les projets. C'était un choc entre la réalité du métier et l'imaginaire.
Un peu comme moi avec mon seau de colle et ma spatule croyant pouvoir poser facilement du carrelage...
Il m'est alors arrivé de décliner gentiment des clients en leur disant que s'ils imaginaient savoir mieux que moi ils avaient donc tout en main pour faire leur film eux-même. Je le pensais sincèrement et sans arrogance ni défiance.
J'ai également donné une fin de non-recevoir à une collaboration engagée avec Arte pour des raisons similaires et me suis tourné vers l'innovation audiovisuelle web/broadcast.
Comme pour beaucoup, le covid a bouleversé les choses et m'a contraint à abandonner l'audiovisuel et découvrir d'autres secteurs d'activité : la logistique, l'agro-alimentaire, le funéraire… pour arriver sur le ferroviaire au sein d'une multinationale.
Si j'ai immédiatement senti un retour de curiosité envers des secteurs dont je ne connaissais rien, comme par le passé vis-à-vis de mes commanditaires, j'ai surtout constaté que ma « recette infaillible » se transférait et fonctionnait tout aussi bien.
L'entreprise ferroviaire, géant mondial du secteur, avait beaucoup de mal à trouver en France quelqu'un qui soit en capacité de transcrire des tonnes de schémas électriques papier de signalisation des voies ferrées en saisie de coordonnées numérisées de tenants et aboutissants de branchements.
L'exercice me semblait étrange et, hormis la lecture de synoptiques d'installations audiovisuelles, je n'avais pas de compétences en électricité. J'étais curieux de voir si je parviendrais à relever le défi.
Au bout de deux mois j'étais autonome, précis, extrêmement rapide et j'avais beaucoup de satisfaction à être dans un bureau d'étude sur une tâche que personne ne pouvait réaliser. Non par égo mais parce que ça me nourrissait intellectuellement.
Plus intéressant encore, je découvrais fil à fil une partie du génie français du rail et posais parfois des questions qui laissaient les ingénieurs à la fois surpris que je comprenne leur métier, mais surtout qu'ils n'avaient pas forcément la réponse à ce que je questionnais. Je détectais parfois même des erreurs sur des technologies propriétaires.
J'étais par contre choqué par les lacunes en coordination générale, les dysfonctionnements divers, les pertes de temps et d'argent colossales, les nombreuses zones d'incertitudes et signaux faibles passés sous les radars au point que je crée mes propres tableaux de bord afin de préserver la fiabilité de mon travail.
Passer par différentes entreprises de divers secteurs m'a montré plusieurs choses :
- Ma « recette infaillible » fonctionne dans et pour tous les milieux
- Les typologies de dysfonctionnements sont identiques
- Les équipes s'accommodent des problématiques
- Les entreprises fonctionnent très en dessous de leurs capacités potentielles
- Les enjeux et risques sont infiniment moins pris en compte que dans l'audiovisuel
- Les coûts cachés sont énormes
- Les dirigeants sont isolés et ne voient pas remonter les problématiques
- Les leviers d'amélioration sont innombrables et pourtant inutilisés - voire non identifiés
- Les clients sont généralement les grands oubliés
Mais qui suis-je, moi ancien réalisateur, pour voir et affirmer cela en interne sur des missions courtes pour des métiers que je ne connais pas ?
Et pourquoi est-ce que je vois et que je comprends rapidement ce que les autres ne voient pas depuis des années et ne comprennent pas ?
C'est au détour d'échanges avec un psychologue que je consultais pour des questions annexes que j'ai entendu parler de « fonctionnement en arborescence » : une capacité à la pensée complexe en toile d'araignée à l'inverse de la pensée séquentielle linéaire.
À mesure que je me penchais sur le sujet, je découvrais comment ce fonctionnement du système sensoriel avec une acuité supérieure permet une sur-efficience sur de multiples niveaux, simultanément et très rapidement.
Toutes ces années, ce n'était pas une « recette infaillible », c'était juste mon fonctionnement naturel.
Et il explique aussi bien les réussites audiovisuelles (par l'acuité entre autres) que mon désengagement progressif à mesure que je ne pouvais plus l'employer.
Je me suis alors trouvé dans un sentiment paradoxal entre l'impression de ne pas avoir pleinement commencé ma carrière professionnelle et l'excitation envers ce que j'allais pouvoir faire de ce potentiel arborescent devenu conscient.
De nombreux échanges avec des cabinets de consultants traditionnels m'ont montré que leurs grilles de lectures et méthodologies séquentielles n'allaient pas convenir à ce que je sais faire.
C'est ainsi que le modèle du Conseiller Indépendant s'est imposé comme une évidence.
J'aurais passé beaucoup de temps dans beaucoup d'entreprises très diverses pour y capturer de l'image qui transcrive au mieux le réel observable.
J'emploie désormais mes capacités singulières à croiser ce que j'observe avec ce que vous imaginez ou savez de votre organisation.
Là où vous tentez depuis quelques temps de résoudre un problème dans votre société, il est très probable que j'ai déjà la solution mais surtout que mon acuité vous montre au bout de 5 jours tout ce que vous ne voyez pas qui conduit à ce problème.
Et je vois déjà les solutions à des problèmes que vous n'avez pas encore vu arriver.