Je me souviens de la première fois où l'on m'a dit « Le mieux est l'ennemi du bien ».

J'étais encore réalisateur à cette époque et j'étais en plein tournage pour une publicité TV. Ce qui avait été vendu au client était très détaillé et il avait justement apprécié la précision dans la proposition écrite que je lui avais faite de ce à quoi son film allait ressembler.

En tant que réalisateur soumettant une proposition commerciale à un commanditaire, je mettais en mots ce que je voyais déjà comme résultat final. Je vendais une vision, préconçue, qui allait correspondre aux besoins du client. Charge à moi ensuite de trouver les décors, la lumière, les figurants... qui parviendraient à transposer dans le réel cette vision.

Un peu comme dans l'art culinaire, le mélange et l'articulation des ingrédients me permettait d'obtenir un résultat très fidèle à l'idée que je me faisais et que j'avais vendue.

Ce rendu était parfois obtenu du premier coup, mais c'était rare. Je devais généralement m'y reprendre à plusieurs fois pour m'approcher le plus possible de quelque chose de juste.

D'autres fois, un plan plus récalcitrant me demandait de faire et refaire encore, en modifiant, en pivotant, en ajoutant, en enlevant - pour parvenir à quelque chose de fidèle… mais parfois, ça ne fonctionnait pas correctement à mon sens. C'est dans une situation de ce type qu'un caméraman, fatigué de refaire la même prise pour la dixième fois m'a lancé : "Tu as ce qu'il faut, non ? Le mieux est l'ennemi du bien..."

C'était la première fois que j'entendais cette phrase, "le mieux est l'ennemi du bien". C'était beau, ça sonnait bien. Comme une vérité indépassable.

Et je l'ai pris comme tel. Sans doute étais-je trop perfectionniste.

J'ai encore tenté une ou deux prises par acquis de conscience et pour ne rien regretter, puis j'ai jeté l'éponge considérant qu'effectivement c'était peut-être de l'acharnement.

Ce plan est resté plutôt médiocre jusque dans le film final diffusé en télévision.

Le client était ravi de son spot publicitaire.

Pour ma part, alors que mon contrat était rempli, j'étais frustré de n'avoir pu offrir que le "bien" au lieu du "mieux".

Cette phrase du caméraman fatigué parlait de perfectionnisme, de quelque chose d'impossible à atteindre, pour mieux justifier qu'on termine au plus vite.

Mais en réalité il y avait des alternatives et des solutions pour faire mieux PAR EXIGENCE et non par obstination déplacée.

J'ai confondu le perfectionnisme qu'il dénonçait en creux avec l'exigence qui était la mienne.

Le perfectionnisme est une croyance populaire sur l'excellence.

Il part de la peur, celle de ne pas être aimé, de ne pas être suffisant, peur d'être jugé.

Le perfectionnisme paralyse.

L'excellence part de l'exigence, de l'envie de faire mieux que bien.

C'est une recherche de l'exigence qui libère et offre des solutions.

L'excellence et le perfectionnisme ne sont pas deux degrés d'un même mouvement.

Ils sont opposés.

L'excellence dans sa recherche n'est pas un absolu comme pourrait l'être celle de la perfection. Elle est le fruit de l'exigence et de la justesse au profit d'un optimum atteignable.

Je n'ai finalement jamais cherché la perfection dans ce que je faisais mais la justesse entre ma vision préalable et son rendu dans le réel de manière la plus fidèle possible.

Le mieux n'est pas du tout l'ennemi du bien.

Il est le mouvement d'exigence de plus qui mène vers l'excellence. Et cette excellence se rapporte à de la fidélité, de l'efficacité et de la justesse. Dans le geste d'un sportif, dans le goût d'un chef cuisinier, dans les calculs d'un ingénieur en astronautique.

Je suis certain qu'aucun astronaute ne vise la lune pour atteindre les étoiles en cas d'échec, comme le suggère la phrase, très jolie elle-aussi…

La recherche de la perfection, c'est Kubrick qui fait 85 prises de la même scène au point de faire exploser le mariage d'un couple d'acteurs. Ça brûle et ça abîme même quand du génie finit par apparaître. Ça coûte. C'est Howard Hughes aussi, milliardaire, aviateur de génie, qui finit sa vie enfermé dans une chambre d'hôtel, paralysé par sa quête d'un contrôle absolu. Son perfectionnisme a détruit son entreprise et sa personne.

L'excellence c'est ce qui surgit quand, après des années d'exigence, Lilian Thuram qui n'avait jamais mis de but en équipe tricolore marque un but libérateur en coupe du monde dans la justesse acquise du geste et de l'intention. Ce but, Thuram ne l'a pas marqué par miracle. Il l'a marqué parce que des années d'exigence avaient rendu ce geste disponible au bon moment, précis, juste, libre. C'est ça la différence. L'excellence ne surgit pas malgré le travail. Elle surgit parce que le travail a rendu le geste juste possible.

Jiro Ono, chef japonais légendaire, passe cinquante ans à perfectionner les mêmes gestes dans son restaurant de sushis à Tokyo. Pas par obsession de la perfection, mais par exigence de la justesse. La bonne température du riz. La bonne coupe. Le bon rythme. Il ne cherche pas un absolu inaccessible. Il cherche, chaque jour, le geste le plus juste. C'est de l'excellence.

Dans la recherche d'efficacité pour les entreprises qui me consultent, il n'est jamais question de perfection.

La plupart des freins et problèmes que je rencontre sont généralement des désajustements, des manques d'exigence en terme d'observation, de compréhension, de choix.

Les dirigeants qui me sollicitent pensent parfois avoir un problème d'exigence excessive, ils veulent tout contrôler, tout valider, tout affiner avant d'avancer. Mais à l'analyse, ce n'est pas de l'exigence mais une peur déguisée en rigueur, du perfectionnisme habillé en management.

Rétablir la justesse et l'exigence de vue ramène alors vers l'excellence dans l'organisation.

Ce n'est pas la perfection qu'il faut rechercher dans une entreprise mais la justesse. Retrouver l'exigence juste sur les bons sujets et les bonnes actions. Remettre les bons réflexes à disposition des bonnes personnes au bon moment. Comme Thuram avec ce but, Jiro avec ses sushis ou ces ingénieurs de la NASA qui n'ont pas visé la perfection pour aller sur la lune, mais l'exigence la plus juste sur chaque point critique.

Je le fait pour mes clients, mais aussi pour récompenser mon intention d'excellence envers eux.